Kilwa

Environnement et communauté monastique en Arabie du Nord à l’époque médiévale

Pour la citation: ces informations sont tirés des articles suivants:
Saba Farès, « Christian monasticism on the eve of Islam: Kilwa (Saudi Arabia) – new evidence », Arabian Archaeology and Epigraphy, Wiley, 2011, 22 (2), pp.243 – 252. ⟨10.1111/j.1600-0471.2011.00335.x⟩⟨halshs-01728349⟩

Saba Farès, « Communauté monastique chrétienne en Transjordanie méridionale : l’église de Kilwa », Les églises syriaques. Xe table-ronde de la Société d’études syriaques, Apr 2012, Paris, France. ⟨hal-01736834⟩

Localisation

Kilwa [29°41’58.91″N/ 37°31’58.71″E] est situé à environ 250 km de Tabuk (voir carte). Le site se trouve dans la région montagneuse de Tubayq. Pour atteindre Kilwa, au départ de Tabuk, il faut prendre la route de Quyrayyât. Après 175 km, au poste de police d’al-Fajr, nous entrons dans le désert, en direction nord. À partir de ce point, Kilwa se trouve à environ 80 km. Un autre poste de police, al-Moughayra, est à mi-chemin des postes de police d’al-Fajr et de Kilwa. Ce poste est le dernier centre important de police avant les frontières actuelles qui se trouvent à 30 km de là.

Localisation de Kilwa

Découverte et redécouverte du site

Gertrude Bell est la première à avoir signalé des vestiges à Kilwa. Elle y est passée en 1914, sur son chemin vers Ha’il. Dans l’article qui relate son voyage, elle a signalé les vestiges de Kilwa, sans nommer le lieu : « and in the Jebel Tubaiq I found another station, doubtless upon the same caravan route » ([1]). En décembre 1932, George Horsfield, directeur des Antiquités en Transjordanie, Agnès Horsfield, et Nelson Glueck, directeur de l’American School of Oriental Research à Jérusalem, entreprennent un voyage à Kilwa et décrivent surtout les gravures rupestres qui entourent Kilwa ([2]). Agnès Horsfield publie quelques années plus tard un article consacré aux vestiges de Kilwa ([3]). Pour l’auteur, le nom Kilwa provient du grec κελλιον qui désigne « les kellia, le lieu de méditation » ([4]). Pour Horsfield, les vestiges sont des cellules d’ermitage pour des moines, d’après le nom du site et l’organisation des vestiges ; ils seraient datés des environs de l’an 1000 de l’ère chr., d’après les céramiques trouvées en surface.
Kilwa a surtout attiré l’intérêt des préhistoriens pour ses vestiges préhistoriques et ses gravures rupestres dont certains semblent être les plus anciens au Proche-Orient ([5]). Une expédition allemande a été organisé en 1938 et donné lieu à une publication par Hans Rhotert ([6]). Aurel Stein a tenté de visiter Kilwa, mais sa mission a été écourtée à cause des intempéries ([7]).
Le Département des Antiquités en Arabie a effectué un relevé du site dans le cadre de l’enregistrement des sites archéologiques dans les années 1980([8]). Kilwa est alors classé parmi les sites préhistoriques ([9]: c’est ainsi que le site va surtout être connu. Les gravures rupestres préhistoriques sont considérées parmi les plus anciennes. ([10]).

Le site de Kilwa et ses environs
Description géographique
Les collines gréseuses très friables, hautes d’environ 100 m, qui bordent les limites nord-est des vestiges, émergent d’une plaine de 900 mètres d’altitude environ. Ces collines parsèment ensuite la plaine qui se prolonge vers l’est et le nord-est, à dominante calcaire. D’une vue satellite, le site se présente de la manière suivante : un dépôt d’alluvion naturel adossé, au nord-est, à une colline longue d’environ 800 m (voir carte). À l’est, il est bordé par de petites collines, peu larges, qui longent le site en pointillé. Les collines qui bordent le sud du site sont orientées sud-est/nord-ouest. Elles sont à pente progressive et culminent à environ 200 m, par endroits. La Qâ’a, la dépression centrale, qui se trouve à la limite sud du site, constitue une zone de récolte d’eau qui provient des wadi qui coulent du nord ouest (voir détail de la Qâ’a, fig. 7).

Les installations monastiques
Les nombreuses croix que nous avons pu enregistrer, en plus de celles signalées par Horsfield, appuient l’hypothèse que l’agglomération de Kilwa serait un ensemble d’ermitages monastiques plutôt qu’une chapelle. La plate-forme où se trouvent les installations est traversée par le passage d’un wadi peu profond. La partie ouest est plus dense en constructions que la partie est. Vu du ciel, un plan général semble se dessiner, qui nous permet de distinguer quatre ensembles :

Figure 1 et 2: Vue générale et répartition des vestiges par zone

  • Zone A : au sud-ouest du site (carré J dans les figures 1 et 2). Cette zone comporte trois bâtiments :
    • Le premier bâtiment (cf. figures 1 et 2), désigné par le nom « bâtiment double », est divisé en deux parties par un mur central. Ces deux éléments n’ont ni fenêtres ni portes. Ils semblent être creusés en contrebas. Il s’agit vraisemblablement d’une citerne qui retenait les eaux d’écoulement des wadis voisins : une série de trois alignements de pierre venant du wadi au nord-ouest du site, se terminant sur le premier bâtiment et dans la Qâ’a. Dimensions : 8m X 8m environ. Les parois sont couvertes d’un enduit grossier. Construction en encorbellement de dalles et surmontée d’un étage ; il y a deux niveaux au total. Les assises sont régulières, avec un parement double. Deux colonnes se trouvent à l’intérieur du bâtiment au nord. Une niche, probablement remontant à une occupation islamique du site, est greffée sur le mur sud.
    • Le deuxième (cf. dans les figures 1 et 2, n° 47) bâtiment rectangulaire parallèle au n° 46. Il comporte deux niveaux construits avec la même technique : construction en encorbellement de dalles, surmontée d’un étage. L’accès à ce bâtiment se fait par une porte dans le mur sud. D’autres ouvertures se trouvent dans le mur ouest.
    • Le troisième (cf. figures 1 et 2, n° 48) bâtiment rectangulaire parallèle aux n° 47 et 46. Même technique de construction que les deux précédents. Un seul niveau est conservé. Le bâtiment compte deux pièces ici aussi, avec une porte chacun. L’une des portes est surmontée d’une inscription arabe récente. Un espace relie les deux bâtiments 47 et 48.
  • Zone B : au centre-sud de l’agglomération (carré A et G dans les figures 1 et 2), un espace carré (n° 57 ; 15m X 15m) rempli de cendres (figures 1 et 2, n° 57). A proximité nous distinguons des traces de constructions, visibles sur la photographie aérienne. Au nord-est de cet espace se trouve une installation d’une dimension identique à l’espace cendreux (15m X 15m) ( figures 1 et 2, n° 54). Une pièce carrée se greffe à l’intérieur du mur sud.
  • Zone C : à l’est, séparée des zones A et B par le passage d’un wadi peu profond. Il s’agit d’un ensemble de quatre (cinq ?) installations qui entourent une sixième installation bâtie sur un sol rocheux plus élevé (voir figures 1 et 2). Cette dernière est une installation rectangulaire à abside orientée à l’est. Nous avons dégagé du sol une pierre portant une gravure en forme de croix stylisée. Il s’agit probablement d’une chapelle.
  • Zone D : cette zone est assez éclatée ( figures 1 et 2, carrées B, D, E F, H et I) ; elle correspond à une zone d’extension des cellules d’ermites. Les cellules se trouvent même au sud de la Qâ’a. Les cellules sont réduites à des amas de pierres. Elles sont environ quarante, regroupées en sous-ensembles de quatre ou huit cellules. Elles sont construites en pierres sèches brutes. L’architecture est difficile à déterminer avec précision : l’effondrement laisse supposer une construction en voûte. En général, le plan le plus simple d’une cellule se compose d’une cour variée et d’une pièce dont le linteau de la porte est surmonté d’une croix. On a observé une grande diversité, avec toujours une cour précédant la cellule.

Datation
L’analyse C14 des fragments des charbons prélevés dans les fouilles d’une laure (ST 63) et d’un dépôt de déchèterie du monastère (ST 54) indique une occupation allant du 7e s. au 12e s.


[1]. Gertrude Lowthian Bell, « A Journey in Northern Arabia », The Geographical Journal, 44/1, (Juillet, 1914), pp. 76-77.

[2]. George Horsfield, Agnes Horsfield, Nelson Glueck, « Prehistoric Rock-Drawings in Transjordan », American Journal of Archaeology, 37, No. 3,  (Juil. – Sep., 1933), pp. 381-386.

[3] Agnes Horsfield, « Journey to Kilwa, Transjordan », The Geographical Journal, 102/2. (Aug., 1943), pp. 71-77.

[4]. Op. cit., p. 74.

[5]. Juris Zarins, « Early Pastoral Nomadism and the Settlement of Lower Mesopotamia », Bulletin of the American Schools of Oriental Research, 280. (Nov. 1990), pp. 31-65 ; Bruce Howe, «  Two Groups of Rock Engravings from the Hijaz », Journal of Near Eastern Studies, 9/1, (Jan. 1950), pp. 8-17.

[6] Hans Rhotert, Transjordanien: Vorgeschichtliche Forschungen, Stuttgart, 1938.

[7]. Aurel Stein, « Surveys on the Roman Frontier in ‘Iraq and Trans-Jordan », The Geographical Journal, 95/6 (Jun., 1940), p. 435.

[8]. Ingraham M.L., Johnson T.D., Rihani B., Shatla I, « Preliminary Report on a Reconnaissance Survey of the Northwestern Province (with a Note on a Brief Survey of the Northern Province)  », ATLAL, 5, 1981,  pp. 59-83

[9]. James H. Breasted, Neilson C. Debevoise, «The Oriental Institute Archaeological Report on the Near East », The American Journal of Semitic Languages and Literatures, 50/3 (Apr. 1934), p. 184.

[10]. Antiquités de Tabouk, Série des antiquités en Arabie Saoudite, publication Département des Antiquités et des Musées à Riyad, vol 13, p. 122-123.